We are the Yeux - spirale embarrassante

It could have been very very beautiful 

Deux copains qui faisaient de la musique expérimentale avait sorti un disque avec un autre copain qui faisait de la musique expérimentale. Un des deux premiers m'a demandé si ce n'était pas trop putassier. J'ai répondu, "Ne t'inquiète pas, cinquante CD gravés de musique expérimentale, ce n'est pas putassier". Je repense aujourd'hui à cette réponse idiote à une question parfaitement anodine que le bonhomme qui l'a posée a certainement oubliée dans les vingt-sept secondes suivantes (cela fait bien une dizaine d'années), et je réalise que je ne sais toujours pas ce qui est putassier.
J'ai vu un documentaire sur Quincy Jones l'autre fois. We are the world m'a forcément agacé à un moment ou à un autre entre la date de sa sortie et aujourd'hui, mais je sais qu'il y a eu bascule à l'époque où il m'arrivait de sortir pour boire des bières, de rentrer saoul et d'écouter des tubes en pleurant. (Tiens, je me rends compte en la décrivant que c'était une période ! Ca m'avait tout l'air de toute ma vie sur l'instant, je ne me rendais pas compte que ça pourrait s'arrêter). Un tube que je peux écouter seul et alcoolisé était appelé un standube. C'est l'état entre le standard et le tube, entre le classique justement célébré et le produit survendu. J'adoubais des tubes avec coeur, ce qui ne servait à rien qu'à le réchauffer -  déjà pas mal. We are the world s'est députassé et est devenu une chanson dans mon esprit, avec à peine un peu d'avance ou de retard sur l'Histoire et le reste de l'univers. Là encore, c'était une réponse idiote à une question anodine que cette fois, personne ne m'avait posé, sur le degré de putasserie de certaines oeuvres d'art.

Je pense que le bassiste à qui j'ai présenté l'idée de la ligne de basse d'Upset (à base de mi obstiné auquel répondent des notes aigues, pardon de mon manque de moyens d'expression musicologique, y'a qu'à écouter si vous voulez hein)  n'avait aucune intention d'être blessant quand il m'a dit que cette ligne était putassière. Je surréagis à certains mots, pas des mots compliqués, "sympa", "putassier", parce qu'ils me rendent dingue à force de me demander ce qu'ils veulent dire. "Affectation" ou "subodorer", allez-y, je suis formé pour ça, j'ai ma licence de lettres modernes à défaut d'un permis de conduire ; mais, "sympa" ou "putassier"... Toujours est-il que je me suis senti blessé et que j'ai fini par désaimer cette chanson, à ne pas arriver à en finir le texte, à me lasser de son ton à la fois plaintif et ricanant, le cul entre deux chaises. J'ai dédoubé ce non-tube... Je suis toujours fier de l'écriture musicale de ce titre et bien triste de penser à "ce que ça aurait pu donner" avec des paroles inspirées et de la foi en ce qu'on faisait, ce qui ne pèse pas bien lourd dans le milieu extrêmement (quoi que très implicitement) concurrentiel de, mettons, l"indie pop music". C'est loin, tout ça...


Quand j'écoute certaines de mes propres chansons, je ne peux m'empêcher d'écouter "ce que ça aurait pu donner" bien plus que ce que ça donne. Certaines sont devenues proprement inaudibles pour moi. Je n'ose imaginer le calvaire que ç'aurait pu être si elles avaient eu le moindre succès, jeta-t-il avec un léger sourire en coin.
Je pensais à deux de mes chansons ce matin : Yeux, dont la version "disque" fait partie de ces tabous de réécoute aujourd'hui (c'est sans doute une des raisons de la surabondance de versions alternatives, tentatives de réappropriation rageuse et bricolée, que j'ai mises en ligne et dont vous trouverez ici la plus récente). Je me rappelle la chanson sincère et juste, écrite dans un mauvais anglais, et dont la première interprétation, aussi maladroite que vraiment douloureuse, m'embarrassait tant que je n'osais pas la faire écouter ; puis du temps qui a passé ; de l'idée de la réenregistrer avec des paroles en français, dans une traduction neutre, un français "calqué" ; il m'a fallu encore du temps pour réaliser que ce texte, une chanson d'amour sans "je" ni "tu", qui commence par "personne" et se termine par "seulement", ce texte comme oulipien malgré soi, pouvait devenir, dans un joli renversement sentimental, le terrain de jeux d'autres interprètes, du temps encore pour le confier à une chanteuse, du temps encore pour l'enregistrer et se fâcher avec elle, puis ces quelques dernières années à ne pas savoir ni la vendre ni la diffuser. Et ce matin je me suis retrouvé à me demander sincèrement si ce n'était pas là au fond ce que j'avais fait de plus putassier. "We are the world" est putassière dans le maximalisme, la profusion de moyens, l'ambition universelle voire galactique de la production ; "Yeux" est putassière dans le dénuement (avec chacune, évidemment, le succès que la chanson mérite - rajouta-t-il avec un éclat de rire cynique). "We are the world" est habitée par une grandiloquente et impérieuse envie de plaire à tous (et suffisamment bien écrite pour plaire à tous) ; "Yeux" est dévastée par une authentique terreur de déplaire à quelques uns (c'était là le sens de ma plaisanterie, ce qui la rend aujourd'hui "putassière" à mes oreilles qui n'ont aucun mal à s'en préserver).

Bandcamp - Yeux 2018

La seconde des chansons auxquelles je pensais est Un moment embarrassant. C'est aussi une auto-retraduction transcendentale et étalée dans le temps. C'est surtout un truc qui ne ressemble qu'à moi, et un effort vibrant de se sortir de ce débat ennuyeux sur ce qui est putassier et ce qui ne l'est pas, ce qu'on s'impose de penser sur ce qu'on croit que "les gens" pensent, sur des soucis qui n'en sont pas, être connu ou pas, reconnu ou pas, être cool ou être nul. Quand j'ai eu un papier dans les Inrocks j'ai ramé sur une guitare désaccordée à la soirée où ils nous ont invités ; quand j'ai eu un papier dans Magic je l'ai trouvé condescendant et à côté de la plaque ; etc : je ne suis peut-être tout simplement pas fait pour ça - et à quarante-trois ans il est temps que je me rende compte que ce n'est peut-être tout simplement pas ce qui m'intéresse dans la musique. Cette chanson veut dire ça pour moi. Une chanson adulte. Une chanson de recentrement, la première. Et puis merde, je la trouve rigolote.
J'aimerais que plusieurs l'écoutent. J'espère qu'elle déplaira à quelques uns.

Bandcamp - Un moment embarrassant