Un jour âcre et cotonneux pourtant, qui avait l'air d'un matin
prolongé à n'importe quel moment de la journée, d'un matin Michelin où
les odeurs d'usine se mélangent aux relances mesquines que nous fait aux
intestins le faux café et les échantillons de pseudo-confiture du
réfectoire, le deuxième type le plus frustré du monde se dit qu'il
n'avait qu'à aller promener son chien, mais comme il n'en avait pas et
qu'il détestait ce genre d'animal moutonnier et craintif, il se dit
ensuite qu'il n'avait qu'à aller promener son foutu mouton craintif dans
les trottoirs de Harlem ou d'Harlem. Et comme il n'y était pas et qu'il
n'en avait pas non plus, il se dit qu'il allait passer des centaines de
foutues heures perdues chez lui à ne rien faire en regardant des gens
plus stupides et plus travailleurs sans doute, mais moins sexy, obtenir à
tout point de vue et dans tous les domaines des réussites plus
honorables que lui. Et de les applaudir avec cette componction, cette
réticence malaisée à avouer, ce truc des gagne-petit, claquer des mains,
mais pas à pleines mains, en gardant les paumes proches pour ne pas
faire trop de bruit et avec un foutu sourire en coin du genre "oui ça va
les hourras, bravo bravo, passons à autre chose merci". La bouche
fermée toujours, bien dressé.
Et balancer des vannes en
sourdine si par bonheur il arrivait à croiser - chez lui - d'autres gens
aussi médiocres et presque aussi frustrés que lui. "Bah c'est qu'après
tout je ne mérite rien de tout ça, je n'ai sans doute jamais rien eu à
proposer à ce foutu monde qu'une médiocrité un peu pointue, et déjà je
ne vois même pas ce que je veux dire par là, je ne m'achèterais
peut-être pas si je me voyais en vitrine, enfin, je trouverais à
rechigner c'est sûr, je ferais moui il n'y a pas moyen d'avoir un
rabais, ah c'est gratuit ? Pourquoi vous ne m'offrez rien d'autre avec
alors ? Pourquoi pas ce petit chien moutonnier et craintif dans la
vitrine ? Avec le type ? Vous avez dit, il est frustré, mais frustré
comment ? C'est bien le type le plus frustré du monde au moins, je veux
dire, le premier ? Ah, ce n'est que le deuxième ? Qu'est-ce que vous
voulez que j'en fasse ? Je préfère encore acheter du pain, tiens. Au
moins ça se mange."
Et là, blam, la foutue porte.
Grinçante et d'un mauvais bois. Portant avec elle tout un tas de
casseroles qui ne carillonnent jamais. La porte toute univoque, un coup
j'entre un coup je sors, avec ses foutus gonds et sa poignée guère
ergonomique. Elle a du jour la porte, il y faudrait un chien, moutonnier
et craintif et tout de mousse d'on ne sait quoi, pour en gaver le jour
si un jour on oubliait de n'en avoir strictement rien à carrer. Un autre
jour. Un autre chien. Quelle importance.
Le type marche
dans la rue et croise des mouches. "Bonjour, mouche. Tu m'enquiquines
sérieusement, le sais-tu ? Tu risques ta vie à venir là sous mon nez
bourdonner, le sais-tu ? Non, bien sûr, tu n'as pas de conscience a
priori. Mais tu as de drôles d'yeux. C'est déjà ça. Ça te distingue du
commun des mortels. Ah, et des ailes aussi. Quand on te voit, on se dit :
c'est une mouche. C'est déjà ça. Maintenant va-t'en et cesse de
m'enquiquiner, foutue mouche. Si tu entendais ça, tu n'y comprendrais
rien, déjà, et d'ailleurs moi non plus, disons que ça n'a même pas lieu,
ça nous arrangera tous les deux, tiens. Attends mouche, laisse-moi
continuer à t'expliquer... Je trouve cette réflexion intéressante,
néanmoins, et je me sens un peu seul en ce moment. Tu ne vas pas refuser
de me parler toi aussi quand même ? Allez, reviens, je te laisserai
m'enquiquiner !" Bon, c'est ce qu'il pense durant le bref trajet. Aucun
intérêt, d'ailleurs la seconde d'après il n'est plus question de mouche
dans sa tête, c'était à peine l'esquisse d'une pensée ou d'un dialogue
ou d'une réflexion, c'est un truc en jachère comme il y en a plein tout
le temps dans les vies de tout le monde, des choses qu'on ne pense pas
vraiment, qu'on a la flemme de penser jusqu'au bout parce qu'on n'y
pensait que pour se distraire de pensées plus sérieuses, même s'il se
trouve qu'on n'a jamais de pensées plus sérieuses. Attends lecteur,
laisse-moi t'expliquer.
"Bonjour madame la boulangère. Passez-moi donc une foutue baguette, s'il vous plaît bien sûr et autres politesses.
- Bonjour monsieur, je vous saurais gré de surveiller votre langage.
-
Je ne fais que ça, madame - je ne fais que ça." Dire deux fois donne
souvent plus de poids à des assertions dont la platitude atterre. En
l’occurrence ça donne l'idée d'un type qui vouerait sa vie à surveiller
son langage, moutonnier et craintif, des fois que son langage un beau
jour ait envie de se faire la malle de cette contrée hostile qu'est
l'existence du deuxième type le plus frustré du monde.
"Passez-moi
donc une baguette alors - vous seriez bien gentille, mais en même temps
notez que je n'ai pas l'indélicatesse de vous rappeler qu'après tout
vous êtes un peu payée pour ça tout de même.
- Eh bien, je n'en n'ai pas. Désolée. Voulez-vous à la place, je ne sais pas, un foutu croissant d'hier ?
- Va pour le foutu croissant d'hier, rien ne m'irait de toute manière.
- Eh ben voilà. Maintenant casse-toi.
- Pas de problème, sweetie. On se fait une bouffe quand tu veux, hein.
- Bien sûr. Dans tes rêves.
- Je n'y manquerai pas. Dans mes rêves."
Elle sourit.
C'est déjà ça
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