10 - Histoire des odeurs d'usine

Un jour âcre et cotonneux pourtant, qui avait l'air d'un matin prolongé à n'importe quel moment de la journée, d'un matin Michelin où les odeurs d'usine se mélangent aux relances mesquines que nous fait aux intestins le faux café et les échantillons de pseudo-confiture du réfectoire, le deuxième type le plus frustré du monde se dit qu'il n'avait qu'à aller promener son chien, mais comme il n'en avait pas et qu'il détestait ce genre d'animal moutonnier et craintif, il se dit ensuite qu'il n'avait qu'à aller promener son foutu mouton craintif dans les trottoirs de Harlem ou d'Harlem. Et comme il n'y était pas et qu'il n'en avait pas non plus, il se dit qu'il allait passer des centaines de foutues heures perdues chez lui à ne rien faire en regardant des gens plus stupides et plus travailleurs sans doute, mais moins sexy, obtenir à tout point de vue et dans tous les domaines des réussites plus honorables que lui. Et de les applaudir avec cette componction, cette réticence malaisée à avouer, ce truc des gagne-petit, claquer des mains, mais pas à pleines mains, en gardant les paumes proches pour ne pas faire trop de bruit et avec un foutu sourire en coin du genre "oui ça va les hourras, bravo bravo, passons à autre chose merci". La bouche fermée toujours, bien dressé.

Et balancer des vannes en sourdine si par bonheur il arrivait à croiser - chez lui - d'autres gens aussi médiocres et presque aussi frustrés que lui. "Bah c'est qu'après tout je ne mérite rien de tout ça, je n'ai sans doute jamais rien eu à proposer à ce foutu monde qu'une médiocrité un peu pointue, et déjà je ne vois même pas ce que je veux dire par là, je ne m'achèterais peut-être pas si je me voyais en vitrine, enfin, je trouverais à rechigner c'est sûr, je ferais moui il n'y a pas moyen d'avoir un rabais, ah c'est gratuit ? Pourquoi vous ne m'offrez rien d'autre avec alors ? Pourquoi pas ce petit chien moutonnier et craintif dans la vitrine ? Avec le type ? Vous avez dit, il est frustré, mais frustré comment ? C'est bien le type le plus frustré du monde au moins, je veux dire, le premier ? Ah, ce n'est que le deuxième ? Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse ? Je préfère encore acheter du pain, tiens. Au moins ça se mange."

Et là, blam, la foutue porte. Grinçante et d'un mauvais bois. Portant avec elle tout un tas de casseroles qui ne carillonnent jamais. La porte toute univoque, un coup j'entre un coup je sors, avec ses foutus gonds et sa poignée guère ergonomique. Elle a du jour la porte, il y faudrait un chien, moutonnier et craintif et tout de mousse d'on ne sait quoi, pour en gaver le jour si un jour on oubliait de n'en avoir strictement rien à carrer. Un autre jour. Un autre chien. Quelle importance.

Le type marche dans la rue et croise des mouches. "Bonjour, mouche. Tu m'enquiquines sérieusement, le sais-tu ? Tu risques ta vie à venir là sous mon nez bourdonner, le sais-tu ? Non, bien sûr, tu n'as pas de conscience a priori. Mais tu as de drôles d'yeux. C'est déjà ça. Ça te distingue du commun des mortels. Ah, et des ailes aussi. Quand on te voit, on se dit : c'est une mouche. C'est déjà ça. Maintenant va-t'en et cesse de m'enquiquiner, foutue mouche. Si tu entendais ça, tu n'y comprendrais rien, déjà, et d'ailleurs moi non plus, disons que ça n'a même pas lieu, ça nous arrangera tous les deux, tiens. Attends mouche, laisse-moi continuer à t'expliquer... Je trouve cette réflexion intéressante, néanmoins, et je me sens un peu seul en ce moment. Tu ne vas pas refuser de me parler toi aussi quand même ? Allez, reviens, je te laisserai m'enquiquiner !" Bon, c'est ce qu'il pense durant le bref trajet. Aucun intérêt, d'ailleurs la seconde d'après il n'est plus question de mouche dans sa tête, c'était à peine l'esquisse d'une pensée ou d'un dialogue ou d'une réflexion, c'est un truc en jachère comme il y en a plein tout le temps dans les vies de tout le monde, des choses qu'on ne pense pas vraiment, qu'on a la flemme de penser jusqu'au bout parce qu'on n'y pensait que pour se distraire de pensées plus sérieuses, même s'il se trouve qu'on n'a jamais de pensées plus sérieuses. Attends lecteur, laisse-moi t'expliquer.

"Bonjour madame la boulangère. Passez-moi donc une foutue baguette, s'il vous plaît bien sûr et autres politesses.
- Bonjour monsieur, je vous saurais gré de surveiller votre langage.
- Je ne fais que ça, madame - je ne fais que ça." Dire deux fois donne souvent plus de poids à des assertions dont la platitude atterre. En l’occurrence ça donne l'idée d'un type qui vouerait sa vie à surveiller son langage, moutonnier et craintif, des fois que son langage un beau jour ait envie de se faire la malle de cette contrée hostile qu'est l'existence du deuxième type le plus frustré du monde.
"Passez-moi donc une baguette alors - vous seriez bien gentille, mais en même temps notez que je n'ai pas l'indélicatesse de vous rappeler qu'après tout vous êtes un peu payée pour ça tout de même.
- Eh bien, je n'en n'ai pas. Désolée. Voulez-vous à la place, je ne sais pas, un foutu croissant d'hier ?
- Va pour le foutu croissant d'hier, rien ne m'irait de toute manière.
- Eh ben voilà. Maintenant casse-toi.
- Pas de problème, sweetie. On se fait une bouffe quand tu veux, hein.
- Bien sûr. Dans tes rêves.
- Je n'y manquerai pas. Dans mes rêves."

Elle sourit.

C'est déjà ça

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire