Si tu manques d'idée pour écrire,
mon ami moi-même,
songes ceci, ou tiens écris ceci :
il serait sans doute temps
de raconter sous cet angle cette histoire-là
bien sûr cher moi-même je pense à l'angle "éveil de la conscience politique"
parce que l'angle classique sentimental ben on a vu ça marchait pas
c'était la mouise
on a fait beaucoup d'efforts pour produire des trucs dont au final
on gardait toujours un peu honte, et, tu sais quoi cher moi-même
à raison, la honte
comme on en gardait honte on le montrait peu
mais le peu qu'on le montrait on voyait bien que bon
ça me fait rigoler maintenant de repenser à ce que m'avait dit un pote sur ce que j'avais écrit sur cette
histoire-d'amour-malheureuse disons
lui qui savait
à la fois ce qu'on pouvait tirer de bon de ce que j'écris
et de quoi il ressortait (de l'usage de cette expression "il appert" que j'étais à la fac)*
de quoi il s'agissait
il m'a dit quelque chose comme
"ce qui est bien c'est que ça reste léger et drôle"
cher moi-même je m'étais trompé d'angle, sur le texte pas très grave
mais dans ma vie assez longtemps
histoire d'amour malheureuse j'ai creusé j'ai creusé
éveil de la conscience politique pas du tout et pourtant
aurais-je aujourd'hui la même écoute vis-à-vis des luttes féministes
de la Palestine
de la non binarité et des genres
de la culture du viol et des cultures de la violence
du sens de l'underground
de la rigueur de la pratique anarchiste
de son éthique
sans le clash de mon esprit petit-bourgeois avec
toi, avec
ça ?
Lorsqu'au fond de ma douleur et de mes récriminations lorsqu'au fond de penser sans cesse à ce que je prenais pour du seul sentiment et qui s'effondrait sans voir qu'avec ce sentiment c'était surtout les restes d'une guerre d'Algérie les restes d'un divorce me laissant sans autre père qu'une idée de père toujours déçue, sans autre mère qu'une marée de symboles de mère avec une personne sous cette marée qui n'en peut plus
et l'adolescence méridionale où seuls étaient récompensés la force physique dont j'étais dépourvu, le sarcasme, la condescendance et une dévotion desséchante à toute autre forme de créativité que la sienne, tout ce dont il m'avait fallu sortir heureusement et dans lequel je ne me rendais pas compte que j'étais en train de retomber
lorsqu'au fond de ma douleur je ne trouvais pas faute de chercher la solidarité qui aurait pu étinceler de ça, celle que je sens là
et que je t'ai recroisée dans un bar et que tu as simplement dit à la personne qui m'était passé devant que c'était mon tour
c'était poignant ce respect simple quand les fantasmes de toi sorcière de toi catin me torturaient l'esprit cette simplicité et ce désir de justice sans emphase qu'est-ce que j'étais pompeux et hors du réel
mais je voyais l'amour,
la littérature,
la politique,
comme ça
c'est ce que j'entends par me tromper d'angle
mais maintenant je vois ce que je n'ai pas su voir
et si je fréquentais encore les bars sans doute que j'aurais le souci que personne ne passe devant personne d'autre, c'est un réflexe qui s'acquiert pour la plupart des gens - pas pour toi tu l'avais déjà - en ayant des enfants je crois
mais aussi pour moi par toi, par ça
en gros
je te dois aussi de refuser aujourd'hui d'être de droite
une chose qui n'a pas changé
c'est que j'aime
les chemins compliqués.
*"il appert" que je n'étais plus du tout à la fac depuis longtemps en fait
mais "plus significativement"
"il appert" que je me sentais encore là-dedans et plus précisément encore
que j'avais besoin de bénéficier de cette distance-là sur ce que je vivais à ce moment
récupérer un peu de magistère à défaut de maîtrise (de lettres)
sur ma propre vie
voilà ce qu'il appert, la compagnie,
ah ça pour apparoir comptez sur moi, enfin lui
Strangeways here we come
meilleur titre d'un pas très bon album d'un groupe qui ne compte pas tant pour moi mais a su trouver les moyens de m'agacer là où il fallait quand il fallait
bref, bons mots en soi qu'on pourrait mettre comme épitaphe si la mort était comme la vie
comme tee shirt alors si le tee shirt était la pierre tombale de la vie
c'est dingue comme je n'en porte plus des tee shirts à message
il faut dire que ce genre de
transferts
résiste peu aux cycles de
lavage
laisse vachement de temps entre chaque mot pour laisser réfléchir
ce n'est pas
a
no
din
oui bon ça va n'en fais pas trop non plus
c'est dingue tout ça comme ça va nulle part mais ça me va
au moins le chemin est bizarre et ça change de la manière habituelle dont on ne va nulle part non plus
je tiens le bon bout du monde
avec cette main qui ne tient plus que de moi
personne ne passe avant personne
repassons cette histoire à l'envers en partant de là oui
dans un bar oui
aussi
dans un bar
oui
aussi
there is a light en fond
"Personne ne passe avant personne", la compagnie (comme j'aurais dit "guys" hein)
l'idée quand tu en prends la pleine mesure, oui je veux bien un demi
l'idée est révolutionnaire
l'idée même de démocratie si tu en prends la pleine mesure bon d'accord une pinte alors
si c'est l'happy hour c'est l'happy hour qu'est-ce que tu veux que je te dise
est révolutionnaire est l'émancipation même
l'idée d'égalité
l'idée de fra de fraternité et de sororité
et la liberté putain
mais ouais
en tout cas l'idée que la démocratie pas à moitié c'est Rancière qui en parle
ben moi j'aimerais voir et vivre une histoire d'amour à la Rancière
une histoire d'amour révolutionnaire
quitte à en inventer des bouts parce que j'aimerais n'être pas là
pour remuer des couteaux dans les plaies mais pour
essayer d'inventer
tu imagines ça ? non ?
tu vas te coucher ?
c'est à moi que je causais ?
mais c'est qui qui paie la tournée ?
et alors centaine de bourgeonneaux dou soleil à la conou
parurent et pluturlurent dans ses gneux gneux
la grande piscine de laquelle à travers de quoi de patati et patata
c'est facile de se moquer du désir dit-elle à mon doigt
dans sa bouche
mais t'es qui toi
d'où tu m'aimes, d'où prétends-tu m'aimer
je voulais parler de toi mais ces questions ont sonné
avec les cris du voisin qui a perdu son chat, le cherche dans tout le quartier,
et n'a rien de trouvé de mieux pour le nommer
que mitou, metoo metoo me too
en cette période de masturbations estivales où ça fait trop souvent même pour le principal intéressé
je visionne pour compenser des youtube féministes et drôles
je voulais parler de toi parce que ça a longtemps coulé de source de te mettre au centre
et je ne me rendais pas compte d'à quel point c'est commode
l'amoureux sans visage emporte l'adhésion
l'effacé par vocation peut tracer à grands traits dresser des portraits
Breton s'en tire, Nadja moins
mais d'où je t'aime et je suis qui moi
commençons par ça
j'ai toujours trouvé génial dans les livres et atroce dans la vie
d'être tourmenté par le sexe
Crumb et Miller se représentent chacun à leur manière avec des gouttes de sueur sur le front
mais attends, commençons par ne pas mentir
j'ai trouvé ça génial une fois
ça avait un côté morbide
peut-être l'ivresse de la puissance de rompre que je ne m'étais jamais trouvée
et qui d'un coup montait montait en même temps que le sang dans mon pénis
j'ai trouvé génial éreintant
ce trajet en train à regarder autour
et j'étais à côté de ma copine et ce n'était pas encore acté mais on ne se parlait pas
on revenait d'un festival poisseux
on revenait poisseux d'un festival poisseux breton
l'un de mes derniers
les festivals de rock s'étant finalement toujours passé tragiquement affectivement
je n'ai jamais été content des concerts et en même temps satisf
ah si une fois
ouh ma foi ce récit à tiroir contradictoires
en dit long sur l'habitude perdue de se décrire soi
bon la fois où ça s'est bien passé c'était un mini festival pas loin de chez moi
sinon mais alors
bonjour l'aventurier
l'Espagne ? jaloux
La Bretagne ? prend la tangente priapique tout le trajet retour toute la journée
Montpellier ? Annulé cause orages
Sziget ? Tourisme sexuel pitoyable, honte de ma vie
Londres ? Jamais
Tombouctou ? Sympa mais connais pas
l'Espagne ? Jaloux, bourré, l'estomac et les tripes nouées
l'Espagne c'était toi qui conduisais
l'Espagne
lieu des mythes fondateurs de mes jalousies fantasmatiques
quand j'ai vu que "Cheating" était une catégorie de vidéos pornos je me suis dit
eh mais c'est moi qui l'ai inventé
(comedy club style)
l'Espagne
ça j'en parle un peu un tout petit peu dans l'une des versions de ce texte que heu
j'essaie de réécrire par le bon bout, par l'autre bout
ton Accréditation Presse Internationale
jaloux jaloux jaloux
à tous les points de voue
d'où jaloux m'aimes-tou
qui est le tu, tutu, mitu, mitou-mitou-mitou moitou moite où
et je disais
mal à l'aise avec le sexe
petit dernier d'un maman fraîchement divorcée
pied-noir qui plus est pour situer
déracino-divorcée
déchirée
pas dans le sens "chui déchiré" que j'entendrai ou prononcerai plus tard
non, "déchirée" plus exactement que déracinée
c'est toujours problématique de parler de racines d'un pays qu'on s'est approprié
et qu'on a baigné d'un regard d'enfant et d'odeurs d'oranger
avant de se voir proposer le choix entre le cercueil et la valise
ce serait assez brillant de pouvoir dire que ma mère n'a jamais pondu de théories fachos avec ce qu'elle a vécu
mais maintenant Bolloré aidant ça vient,
tardivement, sur un ton incident de méchanceté impuissante
bah
comme les vieux
et j'aurais beau jeu de jouer le décolonial éclairé
quand au fond je suis toujours resté planqué
terrifié même à la seule idée de (me) manifester
Devaquet ? mon grand frère
intermittents ? vu à la télé
contre Le Pen ? une ou deux fois, trois mètres et puis rentre chez soi
Renversement imminent du gouvernement ? Ah non pas vu passer
Gilets jaunes ? J'ai pas le permis
CPE? Mon grand-frère (on note qu'il a pris une majuscule et un trait d'union entre temps, c'était ses premiers signes d'embourgeoisement, rho)
Qui je suis d'où je t'aime
déchiré sévère m'dame
non guère non plus en vérité
sombrer dans les drogues à part quelques cuites en concert et des concerts donnés dans le but de prendre une belle cuite, pas grand-chose
Champis ? sous-dosé, le célèbre "ça ne me fait rien" a duré toute la soirée
coke ? dégueu, je ne me supportais pas et à part les conneries habituelles d'embrouille et d'insatisfaction, mais déplacées à des heures où tout le monde est couché, rien
Herbe ? herbe ok, des fois malade mais des fois marrant
Temesta ? pour l'interdit et le récit, une seule fois ado, puis pour le mal de dos je crois, à part d'aimer avoir la bouche pâteuse je ne vois pas
Alcool, je me suis toujours arrêté avant que ça me soit handicapant, chaque soir et dans toute la vie, c'était le principe de mon pote Seb (aux abonnés absents) : la limite c'est si ça t'empêche de faire ce que toi tu veux faire.
(Seb je pense souvent à toi, j'espère que ça va, je t'envoie de tout mon cœur un vibromasseur scholastiquo-sataniste, orteyrouj flagada pompidur, balançant dans les Champs-Élysées par un énorme urêtre mécanique comme autant de gouttes de sperme des fanions à messages, quels messages je n'en ai aucune idée faisons une réunion ah non je ne peux pas je suis coincé dans heu dans l'embarras et coincé dans le tu sais bien que jamais je n'oserais faire ça - mais bon, je pense souvent à toi.)
Parlons de moi nous viendrons ensuite à
Sortez-la de moi et vice versa
toute la période déterminée par la frise chronologique de toi t'asseyant toute habillée sur moi gisant au milieu de ton quatrième étage dont l'unique vis-à-vis etc (j'ai trop parlé de ça)
Parlons de mon extraction précisément
j'ai dit petit-bourgeois mais va
si nous n'utilisons pas les ressources de la fiction on se retrouve à ressasser les mêmes trois trucs en espérant y trouver du sens à la cinquantième fois
alors mettons
"Villégiature" était l'un de mes premiers mots prononcés, à cinq ans
nous vivions près du château de maman où elle exerçait
quand elle voulait
les fonctions de Princesse des impôts
on la payait en "onguents" et en "atours"
on lui était reconnaissant
tendre et bienveillant
une mère seule élevant ses enfants pensez donc
par un vaste couloir fendant l'eau majestueusement
je crois qu'on le nommait Pont à l'époque
nous allions nous instruire et Bébert tenait à nous montrer son zizi, on l'a puni
pas nous les maîtresses et elles avaient rougi
où en étais-je ah oui
après "villégiature" vinrent "offshore" et "dividendes"
j'ai réussi à caler chacun de ces trois mots dans un devoir d'expression écrite
(avais-je huit ans alors ?)
où à la question "que veux-tu faire plus tard"
je parlais d'une retraite dorée dans une île lointaine
les îles m'ont toujours fait rêver
lorsque ma cousine s'est engagée pour aider les enfants d'Haïti je l'ai jalousée
je devais confondre mais bon
les îles et l'insularité
alors les Kinks m'ont beaucoup plu
et c'est alors que me regardant, juchant sur moi gisant
tu me dis
"c'est pas si mal la pop"
les Kinks t'ont un peu plu aussi
j'ai mis super longtemps à comprendre que "village green"
c'était le pré communal, le coin de verdure de tous les villageois
symbole aussi bien d'un vert paradis de partage et de communauté
que d'une étroitesse d'esprit à moquer
le pré carré
tellement mis de temps que je ne le savais pas à l'époque
et c'est le fait que ton regard ne bouge pas tandis que sur moi tu montais descendais
c'était comme un regard brûlant de froid des congélos
(et le voilà qui renverse son café
les ressources de la fiction nous disions)
les îles et l'insularité, ma retraite dorée sans avoir rien fait
plus que ça je rêvais déjà
que l'on me foute la paix
ce qui est à la fois légèrement pathétique et démesurément ambitieux pour un enfant de huit ans
très vite je m'illustrai par mon empathie, mon intérêt profond pour les autres
par exemple au bout de la page 453
j'allais en venir à toi
*
Tu viens de
bien que je ne me sois pas montré préparé en quoi que ce soit pour ça
Je t'ai vue venir de
la campagne
et plus précisément parce que même si je ne me souviens pas si c'est vrai ça compte
de la Haute-Loire
Parce que me sentant vaguement, de très loin, ne serait-ce que du passé mal digéré, algérien
ou bien loin d'être Algérien
(ou maldigérien d'Algérie)
il convient que tu sois toi altiligérienne
comme alternative ou tiens alter-native du coin
tu y es née pour y étouffer et en partir
partie d'alti, de ligé, partie de rien
Je t'ai vue partir de la campagne
je te l'ai vue repoussoir
je t'ai admirée déjà de rebondir de ça
les tontons tripoteurs, les dégâts moraux de l'alcool et de l'ennui,
l'incesteur
l'haussement d'épaule gêné aux entournures de la famille
et ta voix forte et ta voix haute de ne pas en rester là
et de ne plus rester là
je t'ai vue tellement partir
devenir la ville
créer de nouvelles familles drôles et punks d'amis
je t'ai vue je t'ai suivie
j'ai voulu fendre les flots
mais je suis toujours resté à quai
à me moquer
de tout mais en fait pas du tout
tu fendais les flots Jenny corsaire pirate internet qui m'a hacké le coeur
et je me foutais de moi de sortir des trucs comme ça
à me moquer sur le quai, rester mort sur le port puisqu'on est dans les
facilités
je m'en voulais de ça
puis je t'en voulais à toi
de ce double mouvement qu'on peut appeler stagnation
de te suivre à reculons
je n'ai pas fini puisque c'est drôle de réécrire cela même à l'envers en partant de la fin
quand l'ami énumérait à son psy les raisons d'admirer son ex
celui-ci lui répond à la fin
vous devez vraiment lui en vouloir
l'éloge qui pue
qui sent le rat mort le remords
on va éviter ça
Altiligérienne sortie de là
tu vins inventer ta ville une petite ville géniale encore de gauche
alors nous élûmes Sarkozy et je tombai amoureux de toi.
(je créérais ma petite ville mon petit art
fort du même principe selon quoi
on n'est jamais obligé de faire comme les autres)
Il y a un temps où je te désire
un temps où je te fais rire
un temps où nous nous situons dans une relation plus forte et mystérieuse que de l'amitié
un temps où nous nous égarons plutôt de nous situer
un temps où nous nous délocalisons vers
une relation plus dure et bizarre que de l'amitié
il y a un temps où les mots sont
puissants et formidables et nocturnes et fulgurants tracés de nos bouches
d'autres où ils butent contre d'autres mots qui butent
contre d'autres mots et choses qui butent contre tout
il y a un temps où je te fais rire et où je guette le fameux éclat dans les yeux
sachant que ça se voit mieux la nuit
il y a des nuits où je te fais rire, des temps où je te désire
et puis il y a un moment où je ne fais plus que te désirer et quelque chose
ou pas de chose fait que c'est déjà terminé
il y a un temps où ça s'est arrêté et un temps où ça ne finit jamais
mais pas de moment où ça s'arrête vraiment
il y a plein de temps plein de moments
il y a un moment que je ne fais que te vouloir et t'en vouloir de te vouloir
il y a un moment où la volonté qui se sentait délaissée par toutes ces foutaises pense-t-elle de magie et de mystère et de ta gueule
il y a un moment où la volonté la colère la cupidité
se donnent rendez-vous dans un bar et n'ont vraiment pas l'air si méchantes que ça
elles ressemblent comme deux gouttes d'eau à ce qu'il y avait avant
qui forcément comme c'était avant était formidable
et mystèrieux et magique et amoureux
en fait bien sûr il s'agit des mêmes à un moment différent
il n'y a pas de péché il n'y a pas de mal en soi
il n'y a pas de paradis perdu, la nuit met partout des éclats pour ceux qui veulent en voir
et mes blagues
n'ont jamais
été
drôles.
Bon je dérive de toi et je n'ai pas repris ça un moment
je n'oublie pas mais je revois des copains
j'ai mis en sourdine la rancoeur et surtout l'ambition qui allait avec
je crois
(je changerai sûrement d'avis dans trois accords de guitare)
et reste la joie de les revoir
et l'effroi d'entendre
"ah mais quand tu as des collègues qui sont moins capables le souci c'est que le boulot doit être fait et que tu bosses pour eux"
je me suis construit à travers toi un monde d'amis solidaires et généreux
qui n'a jamais existé qu'en moi
"Alone in my room I feel such a warmth for the community
But out in the streets I feel like a robot by the river
looking for a drink"
Comme dirait Bill Callahan
D'ailleurs ces mots que je n'ai jamais été trop sûr de comprendre "looking for a drink"
s'adapte aussi à ce que j'ai vécu et pas tout seul je crois
ce monde d'amis solidaires et généreux
nous l'avons bu
santé
santé à toi qui aimait boire aussi
maintenant incroyable je pense à toi
comme je ne suis pas loin d'être une saleté d'écrivain je pense aussi
à la description que je ferais de toi
et je pense toujours à tes yeux c'est-à-dire à ce que je ne peux pas décrire
je pense aussi au male gaze et je pense à un truc écrit bien avant de te connaître et en toute légèreté
où je poussais le male gaze du narrateur à la parodie et où je décrivais
finalement l'impuissance à décrire quand noyé de désir
(là je me suis perdu)
(attends je reviens)
bien sûr je peux dire marron/noir
le slash te va si bien et au moins
il n'y a rien de faux
plus noirs de colères étaient tes yeux qu'un marron plus atone
encore que l'atonie aussi faisait partie de ton charme
mais cette colère
cette colère de boxeur
je t'ai trouvée toujours la beauté d'un Raging Bull
(dont cela dit je n'ai vu que trois fois les cinq premières minutes
pour des raisons obscures de
vie) - et je me suis trouvé en toi de quoi m'interroger sur
ce qui m'attirait
tes yeux noirs, nettement noirs, ont foncé depuis le début de cette phrase
tes collants et tes maxi-chaussettes de couleurs vives
et tout ce qui agaçait ma jalousie
la force politique en toi
l'engagement de ton corps
et les minauderies
ah
pas dit que je bute pas encore maintenant que j'y vois
plus clair
à ce qu'il paraît
j'aurai encore recours à John Cage parlant d'Erik Satie et parlant
de la puissance d'agacement de ses harmonies
laquelle puissance aurait décru avec le temps
je crois que d'aussi loin c'est vrai tu m'agaces moins mais
c'est un peu court pour un poème d'amour
la puissance d'agacement de dérangement est plus profonde que ça
c'est de l'étrangeté qui réconcilie avec la folie
c'est quelque chose de sérieux qui émane
du plus criard et du plus ricanant
et qui crée le vertige dont
ce coup-ci
Baudelaire parle je crois
ta beauté bizarre
subsiste
et ne décroit pas avec le temps
ta beauté bizarre ouvrait et ouvre surtout
sur ce sur quoi je n'avais pas les moyens de lever le voile alors
cela étant posé peut-être arriverai-je alors à entamer une description plus conventionnelle alors
taille un peu en dessous de la moyenne, yeux noirs
visage non symétrique
cheveux noirs fins
Black is the color of my true love's hair
(mais ce sera le "I killed the monster" de Daniel Johnston qui coulera alors dans mes oreilles)
(parfait mélange impossible et vital, best description ever)
("this is a demo, we hope you like it")
Dans le paradoxe toujours j'allais te décrire
tes cheveux noirs de colères et tes yeux pareils comme deux îles d'une mer de ton visage asymétrique et diaphane
diaphane ton teint
fragile, gracile
pareillement dans le paradoxe ta voix
à la fois fluette et rauque
fine et cassée
fragile et cassée
est-ce un paradoxe celui-ci
fragile et cassé
objet volant mais cabossé
visage diaphane objet volant mais cabossé
je me souviens de ce paradoxe
un des plus mauvais du texte d'avant
rétrospectivement mais dont j'étais content alors
particulièrement
que tu marchais "sous l'étendard de ta fragilité" ou quelque chose comme ça
il n'y a pas longtemps j'ai entendu dans la bouche d'une femme politique d'extrême droite
cette expression ou quasi la même
concernant un ou une militant.e de gauche
et je me suis rendu compte de sa connerie intrinsèque
et de la mienne sur laquelle je me suis je crois
suffisamment étendu
Je me sens fragile du coeur en ce moment
Je sens que ça se tend, si
Je sens que ça m'avertit qu'après tout
"j'ai trouvé que tu manquais d'AVC"
mais finalement ce sera le mollet
je mourrai du mollet
avec panache s'il vous plaît
comme j'ai vécu ma vie
au firmament
je mourrai du mollet l'orteil pointé vers le ciel
"La Brave Patate du Village Sec"
(Nous entrons ici dans un récit proprement paralèlle)
comme on descendra dans la ligne de même nom, paral.lel
ainsi dénommée car on y ajustait les rails de machines incompatibles entre elles
anciennement Pueblo Seco
je ne vois pas de meilleur endroit pour s'y disputer alcoolisés
mais je n'en ai qu'un souvenir de tiraillement et d'absence
et de quand tu es descendue du wagon et qu'à la station suivante j'en suis descendu à mon tour pour t'attendre et monter à nouveau dans le wagon suivant que tu avais pris et à nouveau nous disputer ainsi de suite jusqu'à
j'allais dire l'hôtel mais n'est-ce pas cette nuit où nous n'avons pas trouvé où dormir
était-ce le sas d'un distributeur bancaire
était-ce le tweed rugueux de la Peugeot 305 beige antilope véhicule retapé
qui était comme ressurgi de mon enfance où ma mère fière de cette même 305 GT beige antilope m'avait emmené
Il y avait même un autoradio dedans et la musique c'était Carmen
une espagnolade un peu mièvre entre l'appropriation culturelle et les clichés bourgeois
transcendés par un sens de la mélodie bien plus violent et passionnel que son livret
oh 305 GT non nous n'avons pas dormi dedans
l'autre couple avec lequel nous étions venus s'était oh surprise disputé violemment et avait cru bon d'en jeter les clés ou de les perdre ou je ne sais pas
jeter dans la mer m'irait bien on peut dire ça bien que je les voie mal en maillots de bain
pleurions -nous déjà ou est-ce que ça viendrait plus tard
est-ce que ce n'est pas une question de connard
ah non on dit rhétorique
les machines qui ne s'entendent pas
c'est là aussi où j'ai perdu mon minidisc et mon porte monnaie
le porte monnaie a pris la vedette parce que merde il y avait de ces fruits de mer en taps servis généreusement dans plein de bars
les smoothies dans les grosses machines
ce sac à la con que j'ai voulu t'offrir comme rédemption
le minidisc je m'en suis rendu compte après
c'est con c'était un Hi-MD
Sony
si jamais quelqu'un le retrouve
il y avait dessus Fugazi, Instrument que j'écoutais tout le temps
et l'Horizon de Dominique A qui venait de sortir ou tout comme
ou alors je voulais le chroniquer mais je ne trouvais rien à en dire
Mon Hi-MD Sony, la 305 GT, la station Paral.lel
Une de ces soirées ratées dont j'amplifiais le ratage avec une emphase
qui m'étonne aujourd'hui
où je ne me reconnais pas
vite vite d'autres objets sinon je n'arriverai pas à raconter
Le sac que je t'avais offert était un sac Vespa façon années 50
une contrefaçon sans doute car j'étais fauché
ah je me souviens aussi du Nokia où j'avais bouffé en 3G tout ce que je n'avais pas de forfait
pour appeler l'hôtel
tu sais l'hôtel
l'hôtel qui lui a disparu du récit, je crois que l'histoire c'est qu'on n'avait pas prévu de dormir
on a trouvé un hôtel charmant sur le guide du routard ou quoi
et je me souviens des escaliers qu'on a vu et qui me semblaient très étroits
et du panneau ou c'était quelqu'un
une tête toute petite dans le cadre d'une vitre de guichet
toute petite et ronde la tête remuant pour dire non
not a room not a room
(ah ça l'espagnol je n'ai même pas des notions,
tu me faisais office de traductrice et j'ai toujours
cru au pouvoir des traductrices
je les ai toujours craintes, respectées
puis désirées et immédiatement tout oublié
mon monde à moi serait réglé selon le bon vouloir
des traductrices)
et puis je me souviens de la sorte d'auberge de jeunesse
je n'en étais déjà plus de toute première mais je me souviens de l'auberge
jalousie jalousie et salle de bains commune
jalousie jalousie et regard croisé sur ton regard croisé avec
un mec
ce mec
alors là ce mec
son bracelet plastique d'accréditation
marque de connivence ça va de soi
du Grand Comploit contre moi
oh paranoïa aiguë d'une auberge de jeunesse pas de mon âge
à la rigueur, du tien
à croire en le racontant que je n'attendais que ça
que j'attendais que tu me trrrrrompes pour exécuter mon numéro
oh la perfide oh je me meurs
la vérité est qu'il n'y avait pas grand chose à tromper
et que tu n'étais tout simplement pas comme ça
que tu n'en voyais pas l'intérêt parce que ça n'en avait pas
barf je n'aime pas trop le gars que je décris là
on va recourir à la fiction ça a bien marché l'autre fois
nous avons dormi au bord de la mer
pour la première fois
et comme notre peau mystique d'amoureux sentait la citronelle
nous n'avons que des bons souvenirs de ça
la station paralèlle est un renversement quantique
ce qui n'existait pas je viens de le raconter vite fait
car nous étions les aiguilleurs de nos vies
nous étions dans un si parfait contrôle que nous prévoyions chaque morceau de chaque concert de chaque groupe sur scène
nous étions chaque groupe sur scène et mieux, chaque chanson
c'est l'histoire de l'invention c'est cela le festival Primavera
d'ailleurs c'est fou mais plus tard dans un truc étriqué où vivait mon grand-frère à Paris
je suis tombé à la télé sur un concert de
We're from Barcelona
un groupe de tout à fait ailleurs et qui n'y était pas
qui fut mon adoucissant recours à la fiction
un groupe qui semblait tellement dans la joie et l'unité de jouer que oui
sans doute c'était inventé
comme d'où ils viennent et d'où ça vient que je les ai aimés
(je me dispense de réécouter aujourd'hui, je crois que ce n'est pas très chouette en soi
les musiques béquilles c'est jamais que ce qu'on y met
ce qu'on a besoin d'y trouver à un moment donné
inutile de réécouter)
c'est comme ça que j'ai vécu le festival en le réinventant comme une suite de concerts fictifs et réussis avec des gens dont je faisais partie venus pour la musique
venus pour la musique
venus pour la musique
c'est l'histoire de n'avoir pas su m'inventer dans l'écrin fictif le plus beau que j'aurais plus vivre
ou alors bien loin de ça bien longtemps après
car je vois de la beauté de n'avoir plus reçu de cette carte bancaire perdue dans ce labyrinthe mémoriel que fut Primavera qu'une seule nouvelle
un ticket de péage d'autoroute d'un pays où je ne suis jamais allé sur mon relevé
Adios
Vale
les deux mots que je connais
I'm from Inertia
Raconter ou au moins rendre Justice à ce festival parallèle que je n'aurais pas vécu
Because we are your friends, you'll never be alone again
so come on
venus pour Slint
venus pour les Buzzcocks
venus pour j'ai oublié leur nom je n'ai pas trop aimé
venus pour Fennesz oula
venus pour The Fall
venus pour ce duo magnifique et aussi déchirant que pétri d'humour
et d'un minimalisme élégant qui a ma vie changé
venus pour Low
venus pour Sonic Youth ou je confonds ?
venus pour Primal Scream (non je m'en foutais)
venus pour Kimya Dawson alors là oui oui
bien qu'elle n'ait pas joué spécifiquement à Primavera je crois
elle était là et Angelo Spencer son compagnon d'alors aussi
et dans cet improbable univers VIP sur la colline duquel nous avait mené ton
Accréditation Presse Internationale
nous avons causé
un peu
Je t'identifierais après complètement à sa musique
trop d'ailleurs
mais la voix rauque et fragile, fluette et cassée
nous y sommes avec elle
la grande gueule vulnérable
et la punkette fleur bleue
ah ouais j'ai carrément transféré le portrait de comment je te voyais et cette phrase a la syntaxe aussi embarrassée que mes souvenirs et fictions et sentiments vrais mélangés
t'ai-je impressionnisée
fantasmimpressionnismée en prêtresse d'antifolk
Juno suis pas sûr
pffff
bon bref
rappelons que nous étions dans ce parallèle vrai à la goguette ratée de Puydômois bourrés
venus pour la musique
et pour s'aimer aussi
d'ailleurs c'est arrivé sur ce pont
entre douleur et second degré c'est arrivé
et non
je n'ai pas oublié
c'est peut-être tout ce que j'avais à (ne pas) raconter
mais il fallait tout le reste autour pour que ça se remette en place
chemins compliqués
pan con tomate
et passé ce pont tout en soupirs perdus de notre confidence
et passé ce pont d'un pas léger
des escaliers étroits alambiqués vinrent à leur rencontre
la dame fenêtre tête ronde émanant de son guichet nous dit c'est tant bienvenue
dans cette langue fleurie des guichetiers
vale vale vale vale
et là haut c'est l'alcôve
c'est tant d'écus l'alcôve
la moustiquaire est en option mais nous n'en avons pas besoin
car nos peaux sentent la citronnelle
depuis que j'ai dit je t'aime