Meilleur

 Depuis quelques dizaines d'années j'attends obstinément

que l'écriture fasse de moi quelqu'un de meilleur

comme ça ne marche pas, des fois je n'écris plus

et alors chaque matin dans la glace je vois

que je ne suis pas meilleur non plus


il est possible que l'écriture ne serve qu'à l'écriture

et qu'on puisse en dire autant du volley ball ou du capitalisme


il est possible que ce ne soit qu'un moyen de se rendre meilleur ou plus crétin

j'ai vu côte à côte l'autre fois sur une plateforme de vente d'occasion

deux livres de chez Robert Laffont

dont les titres m'évoquaient deux couvertures de magazines de l'époque où c'est sorti

et quoi ne lit-on pas (n'écrit-on pas) que pour se réfléchir 

n'y vient-on chez le libraire 

ou n'y vient-on chez le papetier que pour tâter du miroir

et par exemple cette expression sortie de nulle part "tâter du miroir"

change-t-elle quoi que ce soit à quoi que ce soit

à part me faire plaisir et "ah tiens ça pète ça"


je ne sais pas

c'est bien de ne pas savoir

c'est déjà ça


Il m'est revenu que "tâter du miroir" ne venait pas de nulle part

mais d'une photo vue sur internet, d'un manifestant brandissant face aux CRS en rang

un miroir dans son cadre

le miroir comme arme défensive

la maïeutique face à l'oppression


je repense à quand j'écrivais 

beaucoup les soirs

à vingt ans disons

dans mon journal


l'écriture et le perfectionnement de l'écriture

avaient tous deux

des vertus de consoler de fortifier 


s'agissait-il de performance 

s'agissait-il de noircir le plus de pages sans les marges


s'agissait-il d'une quête de sens et de réconfort

s'agissait-il comme là d'écrire s'agissait-il


je me souviens de me coucher 

content de souffrir bien

de souffrir plus juste et de m'en faire sourire


voire de me relever pour l'écrire 

etc


je m'intéressais peu au monde

je voyais en moi déjà des mondes que je ne connaissais pas


l'imparfait

l'imparfait c'est moi


j'idéalisais mai 

mais le militantisme m'embarrassait

me gênait me faisais chier comme aurait dit

le professeur Choron que je voyais des fois passer à la télé

tout défoncer puis s'en aller


J'idéalisais mai le fait d'autres ailleurs dans un autre temps

même ma maman me dirait qu'elle n'y était pas

pas vraiment

mais moi maintenant qu'est ce que je faisais de moi sans mai

moi dans le froid de Clermont-Ferrand

qu'est-ce que je foutais là


j'écrivais des pages et des pages

quand elles ont brûlé j'ai fait

bah

j'en ai sauvé quelques unes dont je me dis parfois que ce serait peut-être pas mal de les relire

mais là aussi

elles sont là, j'ai sué dessus, est-ce que ça ne suffit pas


bah

de mai à moi puis bah